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Portrait
Charles Polio, pianiste
Charles Polio a consacré sa vie professionnelle à la Maison de
la Radio, où il fut administrateur de France Inter et président
de la Société des Cadres de Radio France. Nativement musicien,
fasciné dès l’enfance par le piano, il a toujours su concilier
avec passion ses talents d’artiste et d’administrateur. La musique
fut toujours sa recherche fondamentale : il n’a cessé d’approfondir
ses connaissances auprès de grands musiciens et fut durant huit ans Président
de l’Association d’enseignement musical Marie-Jaëll à
Paris.
Dès qu’il entend un son italien, Charles brandit l’oreille
! A table, entre plusieurs eaux il choisit sans hésiter la San Pellegrino,
qu’il évoque comme une eau minérale naturelle, qui donne
du feu à la vie ! « Son parcours au cœur des Alpes italiennes
lui confère une minéralisation unique et équilibrée.
Sa pétillance fine et harmonieuse rythme le tempo des repas délicats
depuis 1899. » Eternellement jeune, « même si la mécanique
a besoin d’entretien » (ses genoux, par exemple), un déjeuner
avec Charles Polio est toujours un ensoleillement. Ainsi, à propos de
San Pellegrino, il vous développera par exemple l’art de travailler
sa mémoire : comment se souvenir des motifs tellement complexes inscrits
sur l’étiquette de cette bouteille verte ? Charles en a le secret
et il le prouve. Charles a mis au point une démarche pédagogique
de prise de conscience et de mémorisation originale, par la sensation
et la perception, dont il fait désormais bénéficier ses
élèves.
Charles Polio, quand il vous regarde dans les yeux, il ne vous dévisage
pas : il vous écoute ; une réelle écoute, celle qui mobilise
tous ses sens. Quand vous lui parlez de votre traversée du désert,
il vous accueille en silence et décode ce qu’il vous est arrivé.
Après une pause, il vous observe et vous dit : « A 28 ans, Chopin
est déjà dans un état de santé tragique. George
Sand l’aide à tous les niveaux. Chopin se concentre sur son piano
et poursuit pour nous sa grande création. Quand vous lui parlez de moments
de déprime ou de passage à vide, Charles vous le certifie : « Dans
la traversée du désert, l’épreuve te grandit. Tu
dois ainsi quitter l’Ego pour revenir à toi-même. »
Pour lui, l’enthousiasme fait partie de la vie : « on est né
pour découvrir sa vie et comprendre comment mieux la vivre : voilà
le vrai bonheur. »
Jusqu’à l’âge de 64 ans, Charles a vécu dans
le stress. Il a fêté ses 72 ans il y a peu de temps, et cette nouvelle
vie de retraité, il nous confesse l’avoir passée à
« sortir de sa propre caverne » : le mythe de la caverne de Platon
nous enseigne comment nous pouvons rechercher la lumière, celle qui illustre
la situation de l’homme libéré de lui-même et tourné
vers la seule quête de la vérité. « Supposons des
captifs enchaînés dans une demeure souterraine, le visage tourné
vers la paroi opposée à l’entrée, et dans l’impossibilité
de voir autre chose que cette paroi. Elle est éclairée par les
reflets d’un feu qui brûle au dehors, sur une hauteur à mi-pente
de laquelle passe une route bordée d’un petit mur. Derrière
ce mur défilent des gens portant sur leurs épaules des objets
hétéroclites, statuettes d’hommes, d’animaux, etc.
De ces objets, les captifs ne voient que l’ombre projetée par le
feu sur le fond de la caverne. De même, ils n’entendent que les
échos des paroles qu’échangent les porteurs. Habitués
depuis leur naissance à contempler ces vaines images, à écouter
ces sons confus dont ils ignorent l’origine, ils vivent dans un monde
de fantômes qu’ils prennent pour des réalités. Soudain,
l’un d’entre eux est délivré de ses chaînes
et entraîné vers la lumière. Au départ, il en est
tout ébloui. La lumière du soleil lui fait mal, il ne distingue
rien de ce qui l’entoure. D’instinct, il cherche à reposer
ses yeux dans l’ombre qui ne le blessait pas. Peu à peu, cependant,
ses yeux s’accoutument à la lumière, et il commence à
voir le reflet des objets réfléchis dans les eaux. Plus tard,
il se sent prêt à en affronter la vue directe. Enfin, il deviendra
capable de soutenir l’éclat du soleil. C’est alors qu’il
réalise que sa vie antérieure n’était qu’un
rêve sombre, et il se met à plaindre ses anciens compagnons de
captivité. Mais s’il redescend près d’eux pour les
instruire, pour leur montrer le leurre dans lequel ils vivent et leur décrire
le monde de la lumière, qui l’écoutera sans rire, qui donnera
surtout créance à sa révélation ? Les plus sages
eux-mêmes le traiteront de fou et iront jusqu’à le menacer
de mort s’il s’obstine » (Extrait du Mythe de la caverne,
de La République de Platon). Et Charles conclut : « il nous faut
ces épreuves, connaître la solitude, la souffrance morale ou physique,
pour nous découvrir à nous-mêmes, écarter nos parasites,
nos démons, et rencontrer notre être profond ; cet ETRE que nous
avons tendance à « déserter. » A ce sujet, Charles
revient sur la remarque prononcée par Heidegger au début du XXème
siècle : « la question de l’être est aujourd’hui
tombée dans l’oubli. »
Son travail, sa femme, sa fille, son piano, ses voyages en Italie, la découverte
des trésors de Naples, l’Evangile, les paroles de Jésus
et les écrits des apôtres : Charles a décidé de tout
vivre à fond. Tout ce qu’il apprend, il essaye de le vivre, c’est-à-dire
le percevoir et le sentir ; avec tous ses sens, de façon la plus naturelle
possible. « Revenez à la nature, dit Beethoven, elle vous ressourcera.»
Revenir toujours à la nature parce que l’homme se trompe, et elle
jamais : cette pensée rousseauiste, il se l’approprie au quotidien,
en particulier durant les moments où Charles se régénère
dans la forêt ou devant la mer.
« Toute ma vie, j’ai vécu dans le stress, avoue t-il. J’en
mesure maintenant l’inutilité. » Un stress qui a commencé
quand son père lui a demandé : « Explique-toi maintenant
: que comptes-tu faire de ta musique ? ». Comment l’artiste adolescent
peut-il répondre à une telle question sans redouter un jugement
rédhibitoire ? Les parents s’inquiètent légitimement
face à une singularité trop poussée chez l’enfant.
Il reprend : « Mes parents craignaient que je me perde dans la musique
comme sur une route sans issue. » J’ai découvert le piano
à l’âge de 10 ans, et ce fut aussitôt une passion.
J’improvisais des heures entières, découvrant d’une
modulation à l’autre de nouveaux mondes enchanteurs. A 27 ans,
j’ai résolu d’entrer à Radio France, ne pouvant à
aucun prix m’écarter de la musique ni renier mon intime certitude,
celle d’être né musicien.»
Mais le stress me reprenait à chaque instant. « Au delà
de mes tâches professionnelles, comment continuer d’apprendre des
œuvres de plus en plus complexes, me sentir toujours plus en équilibre
physique et mental face au clavier et décrypter l’architecture
tellement complexe du langage musical ? » Un grand temps est nécessaire
pour apprendre, ressentir et comprendre ; et c’est le prix de notre humilité.
Le « Savoir » doit conduire au « Connaître ».
Surfer sur google et lire la définition d’un mot ne suffit pas
! Tandis que l’animal doit satisfaire son instinct, l’homme a besoin
de satisfaire sa conscience. Et la mise en conscience a besoin d’un temps
de gestation, au départ indéfini chez chacun !
« Aujourd’hui, commente Charles, on n’est plus dans le temps.
On est porté, notamment du fait de l’accroissement des techniques,
d’un espace à l’autre, le plus souvent sans transition, sans
anticipation. L’âme n’a pas le temps de suivre le corps ».
Toute sa vie, Charles a été en quête d’un point d’appui
sensoriel dans chacun de ses actes ; en réalité, il vivait dans
la cérébralisation. « En montant les escaliers de Radio
France quatre à quatre, je gérais mon corps comme une bagnole
!..». A ce jour, Charles veut vivre dans un autre rapport de qualité,
conjuguant en même temps être et ressentir. « Dès
que l’on vit consciemment, on est dans le bonheur », constate t-il.
Après une double opération du genou, beaucoup de souffrance physique
et de rééducation globale, il parle de ce qu’il sait. La
souffrance est un appel à passer par « la porte étroite
» pour atteindre la vraie vie.
Réapproprions-nous les préceptes de sagesse de nos ancêtres :
prends ton temps (celui qui t’appartient en propre) et sois
à ce que tu fais (c’est à dire en âme, corps
et esprit) « Ton temps, tu y as droit ! », s’exclame Charles.
Présentement, « hic et nunc » ne veut plus rien dire. «
Ici et maintenant » ? C’est la course, la fuite, ou le divertissement
au sens pascalien du terme. On se détourne de la réalité
de la mort, et le silence nous fait peur. A ce jour. Il s’impose, selon
Charles, que nous redécouvrions le temps ; ce temps que la nature gère
dans rythme continûment organisé. En achetant toute l’année
des fraises sur nos marchés, nous cassons ce rythme. Observons-la, cette
nature telle qu’elle s’offre gratuitement à yeux. Sur un
arbre fruitier pousse des germes, puis des feuilles, puis des fleurs, puis des
fruits. Si les fruits restaient sur l’arbre éternellement, ils
pourriraient. La nature vit de cycles incontournables, et ces cycles s’assument
dans le temps. La nature humaine ne connaît-elle pas les mêmes nécessités
?
L’homme moderne n’a plus le temps de se préparer
avant d’agir. Or la préparation est essentielle pour la réussite
de l’acte. Charles l’a appris de ses maîtres : on ne s’assied
pas au piano sans s’être placé dans cette durée de
conscience qui inclut au préalable une pleine respiration, la perception
physique de l’instrument, de la salle, du public : comme le recommandait
à ses participants Aldo Ciccolini, au cours d’une master class,
il faut être capable de visualiser intérieurement, avant de jouer,
les deux premières mesures de la partition. L’acteur Alain Delon
a dit comment il parvenait à se concentrer, avant de passer sous l’œil
de la caméra : Il prenait le temps de se sentir là, dans
ce qu’il devait interpréter, et entrait alors dans son juste jeu.
Tout film serait un échec si l’ambiance n’était pas
préalablement recréée.
Notre espace, quel qu’il soit, n’a de sens que si nous y mettons
du temps ! « Si je ne prends pas le temps, je suis bousculé d’un
espace à l’autre », avoue humblement Charles. « Si
j’écoute la messagerie de mon portable pendant que tu me parles,
j’ai beau dire je t’écoute, en réalité,
je ne t’écoute pas, je t’entends ». Entendre n’est
pas écouter. Pour écouter, il faut y mettre tout son être,
et tous nos sens doivent être présents au rendez-vous !
Réaliser des dépassements qui nous permettent d’aller
à l’essentiel de notre vie, apprendre à renaître à
la vie : Charles nous délivre humblement ses messages de sagesse. Des
paroles qu’il ne peut pas nous confier sans ajouter : LA VOCATION, c’est
l’appel ! Vocation, vient de « vocare ». Ecoutons notre voix
intérieure !
Et Charles conclut l’entretien sur ces paroles intemporelles du grand
maître Frédéric Chopin : « La dernière chose,
c’est la simplicité… Après avoir épuisé
toutes les difficultés, après avoir joué une immense quantité
de notes et de notes, c’est la simplicité qui sort avec tout un
charme comme le dernier sceau de l’art. Quiconque veut arriver de suite
à cela n’y parviendra jamais : on ne peut commencer par la fin.
Il faut avoir étudié beaucoup, même immensément pour
atteindre ce but, ce n’est pas chose facile. »
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