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Portrait
Robert Linxe, fondateur de La Maison du Chocolat

D.R.
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Pour découvrir Robert Linxe, il faut du temps et de la délicatesse.
C’est au bout que quelques heures d’entretien, sur plusieurs
saisons, que l’on cerne sa personnalité à la fois simple
et complexe. Simple, car Robert Linxe fait preuve d’une gentillesse,
d’un accueil et d’une attention rares. Complexe, car il a de
multiples talents à apprécier qui font la richesse de sa personnalité.
Un grand homme, avec ses élans de génie, et son hyper sensibilité.
Le chocolat, la musique, avec lui tout devient du grand art. Parce que sa
passion pour explorer le monde intérieur ou extérieur n’a
pas de limite. Il a l’âge d’un grand-père et l’âme
d’un enfant. C’est un ami de cœur et un grand artisan.
Dans la simplicité, quand il vous accueille, il donne ce qu’il
a créé. Et il faut bien deux à trois heures devant
soi pour les déguster tranquillement ces chocolats, avec les commentaires
et les anecdotes du créateur. Les chocolats fondent dans la bouche,
l’un après l’autre, avec chacun leur goût, leur
fondant, leur arôme. La Maison du Chocolat a ses secrets, son mystère,
son luxe et sa beauté. Derrière ce regard et ce sourire, il
y a beaucoup à découvrir. L’âme d’une Maison,
mais surtout celle d’un grand homme qui inspire et donne envie de
se consacrer à la création. Enthousiasme et chocolat vont
de pair… |
Entretien avec Figures de France :
Philippe Arfeuillère, Figures de France : Qu’il
vente, qu’il pleuve, qu’il fasse beau ou qu’il neige, le chocolat
aujourd’hui devient de plus en plus présent dans notre univers
quotidien. A la télé, sur Internet, dans les magazines, dans la
rue, dans les linéaires des hypers. Le chocolat est partout ! D’année
en année, il occupe de plus en plus de place dans les rayons et dans
nos vies. Les desserts chocolatés, avec leurs recettes provocatrices,
n’en finissent pas de nous étonner. Difficile de résister
à nos douces mélancolies ou à nos dévorantes envies.
Les femmes, les hommes, les jeunes, les seniors… Dans un style visible
ou invisible, nous sommes de plus en plus nombreux à craquer. De plus
en plus à vouloir toujours plus ! Les biscuits au parfum chocolat font
l’écrasante majorité des références «
produits sucrés ». Au bonheur des enfants et au damne des mamans
! En permanence, les industriels innovent en chahutant notre gourmandise et
notre sensualité. Le chocolat se consomme à tous les âges,
à toutes les saisons. Le chocolat ne connait pas la crise. Devenu un
rendez-vous annuel incontournable, Le Salon du Chocolat fait un tabac
tous les ans depuis plus de 10 ans, et prépare sa 15ème
session à Paris en 2009. D’abord parisien, et puis très
vite décliné à l’International, il fait désormais
le tour de la planète en passant par New York, Moscou, Shangaï…
Au Japon et même en Provence, on attend le prochain Salon du Chocolat
! Des boutiques et des espaces aux couleurs chocolatées fleurissent dans
les principales villes du monde. Des réseaux en franchise se développent.
Des marques rivalisent entre elles par leur ingéniosité et leur
inventivité. On peut goûter du chocolat à toute heure de
la journée. Avec les enfants, les petits et les grands, ça commence
avec le traditionnel Nutella dès le petit-déjeuner. Le
chocolat apparaît maintenant sous toutes les formes : en lapin, en cocotte
mais aussi en sculpture. Et même en produits cosmétiques ! Avec
Sensation Chocolat, on peut désormais se doucher en s’inondant
de chocolat au lait noisette avec la sensation d’en manger tellement le
gel douche fait de l’effet. Des créateurs nous provoquent par des
vitrines de plus en plus alléchantes. Plaisir, santé, tentation
dévorante : le chocolat nous interpelle tous les jours dans notre vie
avec insistance. Il influence notre humeur, notre psychisme. La chocolathérapie
devient même un concept efficace reconnu par les initiés et divulgué
par les émissions télé. Le mot chocolat rythme avec médecine,
art de vivre, philosophie, reconquête, renaissance. Le chocolat nous habille,
avec toutes les nuances de marron. Le chocolat n’en finit pas de nous
inviter… Et qui résiste à la tentation du voyage dans le
temps en explorant l’histoire des Incas ? Ou à la tentation du
voyage dans l’espace à travers une visite des plantations en Amérique
du Sud ou tout simplement sur place, en fermant les yeux et en laissant fondre
un carré dans sa bouche ? Ouaouhhh ! Goûter du chocolat : expérience
à renouveler sans limite… Comme la toute première fois.
Qui d’entre nous n’a pas craqué devant les vitrines de La
Maison du Chocolat, mais aussi devant celles de Cacao et Chocolat,
du créateur français Jean-Paul Hévin ou de Jeff
de Bruges créé par Philippe Jambon, un français passionné
par Jacques Brel au point de créer une marque qui fait référence
à sa chanson Jef ?
Robert Linxe, fondateur de La Maison du Chocolat : Quel enthousiasme,
dites-moi !
P.A. : Et encore, je me retiens… Robert Linxe, vous
que l’on appelle « Monsieur Chocolat » : mais qu’est-ce
qui vous a incité à plonger votre vie dans le chocolat ?
R.L. : C’est à l’adolescence que j’ai
eu mes premières sensations pour le chocolat. Dans le restaurant de mon
oncle à Bordeaux, j’ai mis ma main dans un bocal et j’ai
goûté des chocolats au lait et au caramel. Des chocolats d'une
finesse et d'un moelleux extraordinaires ! Ces sensations ne m’ont pas
quitté.
P.A. : Vous me parlez de votre oncle, mais votre père
a eu un rôle influent sur votre parcours, je crois…
R.L. : Quand j'ai décidé à l'adolescence
de devenir pâtissier, j'ai dû affronter la vive réaction
de mon père, une personnalité raffinée. Lui me voyait bien
musicien. Violoniste plus exactement. Un jour il m'a dit: « Si tu es pâtissier,
c’est ton choix. Mais alors ne t’arrête pas en chemin. Tu
es condamné à être le meilleur ! ».
P.A. : Quand et comment avez-vous plongé dans le chocolat
?
R.L. : Après l’école supérieure
de commerce de Bayonne, j’ai eu un apprentissage chez un pâtissier
de mon pays. Ensuite, je suis allé dans une école de chocolaterie
en Suisse. En 1955, je me suis lancé. J’ai acheté une pâtisserie-confiserie,
« La Marquise de Presles » à Paris. Au 121 avenue de Wagram.
J’étais tout jeune, j’avais 26 ans !
P.A. : Et qu’est-elle devenue cette pâtisserie-confiserie
?
R.L. : Je l’ai vendue 20 ans plus tard à Gaston
Lenôtre figurez-vous ! En 1975, avec ma femme j’ai pu ouvrir la
première Maison du Chocolat. A l’adresse où l’on
se trouve actuellement, au 225 rue du Faubourg Saint-Honoré, en face
de la salle Pleyel. La musique devait continuer à m’inspirer…
P.A. : En un an, le 225 rue du Faubourg Saint-Honoré
est devenue une adresse repérée et connue. Comment expliquez-vous
un tel succès ?
R.L. : Je me suis appliqué dès le début.
Dès le départ, les saveurs et les équilibres des chocolats
de la maison ont plu. C’est un bonheur que j’aime partager ! Et
le bouche à oreille fait le reste. Les gens parlent, vous savez.
P.A. : Jean-Paul Aron vous a appelé « le sorcier
de la ganache »…
R.L. : Il parait… Oh vous savez, c’est en Afrique
que l’on trouve des sorciers. Moi, je me contente de faire bien mon travail
et d’aimer ce que je fais.
P.A. : Que symbolise ce logo ?
R.L. : L’emblème de La Maison du Chocolat,
c’est la metate des Indiens d’Amérique, une pierre légèrement
incurvée sur laquelle étaient broyées les fèves
de cacao à l’aide d’un rouleau en pierre, à l’époque.
P.A. : Référence aux origines du chocolat et
au savoir-faire développé sur plusieurs siècles pour faire
du bon chocolat. Maîtriser l’art de travailler la matière
cacao avec doigté... L’artisan chocolatier que vous êtes
a certainement une hyper sensibilité. Une âme d’artiste.
R.L. : J’ai joué du violon pendant 20 ans ! La
musique m’a beaucoup inspiré dans mes créations. Un chocolat,
c’est une construction subtile comparable à la composition d’une
mélodie. Une ganache réussie a un arôme qui lui est propre,
une personnalité précise, une note. Le son d’un instrument,
la voix d’un chanteur d’opéra, vous comprenez... Tout cela
appartient au même univers.
P.A. : Celui de la création… Même si vous
avez dû emprunter lourdement pour vous établir à une belle
adresse, prendre des risques et que ça n’a pas été
facile tous les jours, la première Maison du chocolat est reconnue
comme un vif succès. Ce qui vous donne des ailes pour la suite. Quand
avez-vous ouvert la deuxième Maison du chocolat ?
R.L. : Je l’ai ouvert en 1987, au cœur du Triangle
d’or, 52 rue François 1er. L’année suivante, j’ai
fait la rencontre du président du groupe Bongrain, et nous avons fusionné,
ce qui m’a permis d’ouvrir une Maison du Chocolat à
New York. Vous savez, ça a bien grandi ! Depuis 2000, la maison est consacrée
par le Comité Colbert et s’est étendue dans plusieurs boutiques
à Paris, Cannes, Londres, New York, Tokyo.
P.A. : Et en 2009, que devient La Maison du Chocolat
?
R.L. : Gilles Marchal est directeur de la création
depuis 2007. Il perpétue une fabrication artisanale. La règle
d’or est toujours la même : ne jamais rajouter un gramme de sucre
à du chocolat.
P.A. : Pour quelle raison ?
R.L. : Le chocolat est par lui-même sucré. C’est
pas la peine d’en rajouter.
P.A. : Ce qui fait la qualité du chocolat, c’est
aussi l’origine des fèves de cacao.
R.L. : Oui, l’origine est très importante. La
Maison du Chocolat a une plantation au Venezuela. Alors là c’est
de la qualité…
P.A. : Et aujourd’hui, quels chocolats vous enthousiasment
particulièrement ?
R.L. : Beaucoup ! Les pralinés, mais aussi les autres.
P.A. : Vous pourriez faire les présentations ?
R.L. : Ici, vous avez Le Bacchus. C’est une
ganache à base de raisins de Californie. L’Andalousie, avec une
mousse de truffe, des biscuits et une crème au citron frais, n’est
pas mal non plus !
P.A. : Robert Linxe, quels conseils donneriez-vous à
tous ceux qui veulent devenir artisan créateur ?
R.L. : Aimer. Toujours aimer ce que l’on fait pour soi
et pour les autres, et ne pas redouter l’effort, le plaisir vient après.
Une vie heureuse et réussie ne peut se passer d’amour.
P.A. : Vous êtes né en 1929 à Bayonne,
et à vous entendre, vous semblez avoir réussi à garder
l’âme de l’enfant que vous étiez…
R.L. : Oui, je ne m’en suis jamais séparée
! L’adulte, parce qu’il a la tête encombrée, oublie
qu’il a été enfant. Ce sentiment d’innocence, de découverte
de la vie à travers les premières expériences, cette spontanéité
sans a priori, c’est un bonheur. Cette envie de jouer avec le monde plutôt
que de l’abîmer : un enfant est nature. Qu’y a t-il de plus
joyeux qu’un enfant à l’heure du goûter ? Il ne sait
pas encore que le souvenir de ces premiers carrés de chocolat craquant
et fondant dans sa bouche, ce goûter pris après un bain de mer
avec un peu de pain, ces quelques traces de chocolat sur les joues, auront pour
lui un goût d’éternité.
P.A. : Et que dire aux enfants d’aujourd’hui ?
Que faut-il leur faire découvrir pour les initier aux meilleurs chocolats
?
R.L. : De la délicatesse avant tout ! Mais aussi leur
expliquer l’histoire des grands crus de cacao en s’amusant avec
eux. Développer leur imaginaire avec les Incas, les Mayas, des civilisations
qui les font rêver. Et puis leur dire qu’il faut peu de sucre pour
faire du bon chocolat. En goûtant le chocolat, en les invitant à
découvrir par eux-mêmes des saveurs qui recherchent la finesse
plus que la puissance. Eveiller leurs sens. Les enfants sont très sensibles.
P.A. : Faut-il les attirer vers le chocolat noir ?
R.L. : Moi j’aime le vrai chocolat au lait, avec du
moelleux et de la douceur. Tiens, goûtez-moi ce Rigoletto, avec sa mousse
chocolat au lait-caramel ! Etonnant, non ? C’est dû au mélange
de chocolat fondu et de crème fraîche qui donne en bouche une ganache
subtile. Les enfants peuvent découvrir le chocolat comme un vrai cadeau,
sans gadget. Il faut leur faire apprécier autre chose que les œufs
surprise !
P.A. : Les enfants, leur naturel, leur spontanéité…
Et la nature, elle vous inspire ?
R.L. : On peut leur faire découvrir les fruits aux
enfants ! Les fruits sont de vraies richesses pour le chocolat. La pulpe de
framboise, le cassis du Sud-Ouest, le citron d'Andalousie : les fruits sont
très délicats à manier avec le chocolat, mais donnent du
résultat ! On pourrait créer des ateliers. J’ai été
le premier à oser les délicates notes fruitées, vous savez.
P.A. : Le contenu, et aussi le contenant… J’ai
l’impression que vous ne laissez rien au hasard. La façon de présenter,
d’emballer les chocolats, l’ambiance visuelle, c’est important
pour vous…
R.L. : Ce n’est pas pour rien que l’on m’a
souvent appelé « l’œil de Lynx » ! Valoriser ce
que l’on fait bien, c’est très important. L’univers
du chocolat exige de la précision dans les détails. De la cohérence,
et de l’harmonie aussi. Une atmosphère ! L’envie se déclenche
grâce à une ambiance, une présentation, une atmosphère.
Dès le début, j’ai beaucoup travaillé sur la façon
de mettre en valeur nos créations dans un univers qui a une âme.
La Maison du Chocolat, c’est toute une ambiance à vivre
avec tous nos sens. Vous savez, il n’y a pas que pour les chocolats que
la présentation est importante. Je suis très sensible, c’est
essentiel de tout faire pour que l’on se sente bien quelque part. On doit
vibrer quand on entre dans un endroit que l’on aime bien. Le corps, l’âme,
l’esprit : tout est lié ! Eveiller l’envie de goûter
un chocolat, de prendre son temps, c’est tout un art et un savoir-faire.
P.A. : Vous êtes comme un joaillier du chocolat, délicat
et précis. Vous auriez pu aussi devenir décorateur…
R.L. : La Maison du Chocolat, je l’ai voulu
dans un décor brun et feutré, avec des boîtes assorties,
raffinées comme des écrins, des rubans en coton inspiré
d'Hermès. Vous savez, je suis un passionné, je crois en Dieu et
en l’homme, et j’ai été très tôt marqué
par la musique : le violon, l’opéra. Tout cela, c’est de
la délicatesse et de la finesse ! Tout est question de perception et
de sensation dans la vie. Le décor, l’ambiance, l’influence
de la musique dans mes créations, tout cela est pour moi essentiel.
P.A. : Qui entre dans La Maison du Chocolat ?
R.L. : Tous ceux qui aiment le bon chocolat ! Des habitués,
des occasionnels, des passionnés. Des parents, avec leurs enfants. Des
Français, des japonais. Et des stars, aussi. Je me souviens de Georges
Brassens, Jacques Brel et Philippe Noiret qui furent mes aficionados de la première
heure. Jeanne Moreau continue à venir régulièrement. Carole
Bouquet, Sandrine Kiberlain, mais aussi Sharon Stone, Leonardo Di Caprio, et
bien d’autres figures de tous les continents. De Paris, de New York, de
Tokyo ou d’ailleurs.
P.A. : Des palais qui apprécient la délicatesse
et le bon goût ! Qu’est-ce que nous n’avez pas encore osé
faire ?
R.L. : (Silence, il réfléchit) … Pas grand-chose.
J’ai toujours innové selon mes inspirations du moment.
P.A. : Cherchez bien ! Tout semble vous réussir, mais
vous devez avoir connu comme tout le monde des obstacles ou des échecs…
R.L. : Je n’ai jamais réussi à marier
des chocolats avec des épices ! Les épices, ce sont des ingrédients
très délicats à travailler avec le chocolat.
P.A. : On pourrait continuer des heures… Pour conclure
car il se fait tard, dans le vaste univers infini du chocolat, quelle est la
particularité de vos créations ?
R. L. : Associer de manière inédite et délicate
des saveurs naturelles à des chocolats d’origines différentes.
Chocolatier, c’est un métier d’artisan, vous savez. Tous
les chocolats sont faits main, mais en réalité, on les fabrique
avec le cœur !
P.A. : Qu’est-ce que vous aimeriez dire à Roman,
un enfant de 9 ans qui s’habille couleur chocolat, et qui découvrira
notre entretien sur Internet ?
R.L. : Garde toute ta vie ton âme d’enfant, mon
petit ! Travaille avec amour, avec toute ta finesse. Mets tout ton cœur
dans ce que tu fais, et ne renonce jamais à faire ce que tu as envie
de faire. Essaye de le sentir, au fond de toi, tu le sauras. Tu verras ce qui
un jour t’attirera et ne te quittera pas. Et surtout, contente-toi du
meilleur…
P.A. : Robert Linxe, merci pour votre éternel enthousiasme
!
Entretien réalisé en février 2009.
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