L’enthousiasme est un sentiment tout-terrain. Il habite chacun quelles que soient les émotions qui l’animent : la joie, la peur, la colère, la tristesse… Parce que l’enthousiasme est une manière de vivre qui sublime le quotidien, qui ouvre des possibles en soi et chez les autres, au-delà de toute restriction que pourrait conditionner l’humeur du moment, bonne ou mauvaise.

C’est ce que j’ai retenu d’essentiel des Enthousiasmes d’Aurélie qui ont rayonné périodiquement à la Une du site de Figures de France. L’équipe rédactionnelle animée par Philippe m’a proposé de prendre le relai. Nul n’est remplaçable, contrairement au diction : la fraîcheur, l’entrain et la sagacité générés par Aurélie font partie de son ADN. La mission est forcément délicate, mais elle représente pour moi un défi très particulier.  La compagne de ma vie depuis plus de quarante ans, Sylvie[1], est partie au mois de mai dernier après quatre ans de combat contre la maladie, quatre ans d’un enthousiasme farouche, créatif, souriant et tellement désireux d’aller jusqu’au bout du bout de ce qu’elle aimait en dépit du malheur.

Je me retrouve à nu, dévasté, un bout d’âme en moins, un chagrin infini et, en héritage, son étincelle qui la pressait de vivre et d’aller de l’avant. L’absence est ce qui consume le plus et d’autant plus que l’être disparu aimait et était aimé : cette effrayante vision du « plus jamais » s’empare des chairs et de l’esprit, qu’il y ait ou non croyance dans l’au-delà.

Mais j’ai l’étincelle.  Accepter la douleur du deuil c’est aussi l’apprivoiser et en faire quelque chose qui peut la transformer créativement, ce que m’a enseigné Sylvie, et donne une chance de survivre, c’est-à-dire de vivre au-dessus du renoncement et de la prostration.  L’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau déclare que : « L’individu doit se fabriquer autour de l’absence »[2]. Il suggère que le deuil est l’expérience la plus proche de l’ « Impensable » : de toute la réalité pressentie mais impalpable, présente mais inimaginable qui existe en dehors de notre spectre intelligible mais dont on sent bien qu’elle nous habite, nous interroge, suscite nos doutes, forge nos convictions… nous renvoie immanquablement vers la poésie et ses enthousiasmes déraisonnables.

Le soir même du départ de Sylvie, une fulgurance s’est imposée à moi : sillonner le pays à la rencontre de tous nos amis qui nous ont tant soutenus au cours de ces quatre années si denses et si éprouvantes. Nous ne rencontrions qu’assez rarement la plupart d’entre eux à cause de la distance géographique, autant ceux situés dans l’hexagone qu’à l’étranger, en Europe ou plus loin encore. Mais une correspondance formidable s’est tissée via internet au fil du temps et j’ai eu cette image qui s’est allumée dans mon cerveau aussi clairement que sur un écran : parcourir cette pérégrination amicale et faire de ce nomadisme une tentative de reconstruction intérieure, aussi digne, aussi souriante, inoubliable, que celle vécue par celle qui m’a tant impressionné.

Je me suis procuré un petit van, style combi maniable et passe partout où l’on puisse camper à bord en toute autonomie. À l’heure où j’écris ces lignes, je me suis entrainé à la « nomade attitude » depuis un mois et demi de route, plus de 4000 kilomètres parcourus, une vingtaine de séjours chez les uns et les autres, famille, amis… « la tournée des grands ducs » de la Normandie au Perche, dans la Sarthe, en Touraine, en Bourgogne, dans le Jura, dans le Berry, le Périgord, la Gironde, les Charentes et demain la Bretagne… J’ai cheminé sur les petites routes, improvisé les étapes çà et là, et pris le temps de voir du monde et contempler les paysages. Des rencontres très inattendues se sont glissées dans le parcours. Des amis photographes que je n’avais pas vus depuis quarante ans résident toujours dans un petit village situé en plein Jura : le nom sur la carte m’a sauté à la mémoire, j’y suis allé sans prévenir et la lumière était toujours allumée chez eux… L’amitié ne connaît pas de date de péremption ! Ou ces copains d’enfance qui se sont lancés dans la fabrication de fromages de chèvre, dans les années 70 en plein Berry[3] et qui m’ont accueilli à l’improviste devant une poêlée d’oronges et de délicieux Valençay de leur cru. Quoi de plus improbable que leur projet au tout début de leur installation ? Il est des aventures qui ne sont pas des voyages et qui valent le détour !

Le petit garçon d’une amie m’a surnommé le Manouche solitaire. Je trouve ça très joli et très romantique, même s’il ne fut pas aussi solitaire que cela ! Entre les visites, les occasions de dormir dans ma roulotte m’ont réservé d’agréables surprises, le matin en me réveillant face à un vallon immense ou au bord d’une rivière. Crécher dans un petit habitacle posé à même les horizons qui varient tous les jours est profondément régénérant ! L’hexagone est une forme inspirante, une multitude de centres la composent et donnent cette impression rassurante d’être proche de tout et de tous ! Nomader ressemble à un cabotage nonchalant. D’autant que vus du haut de la cabine du van, la route et les paysages n’ont rien de similaires à ce que l’on perçoit d’une voiture au ras des pâquerettes. Là, le mot panorama a du sens, il s’étend aussi largement que sereinement. Et puis, une importante partie du territoire est une immense forêt feuillue qui, à force de la traverser, se parcourt comme un livre… on finit par en distinguer les pages, les verts se distinguent d’un val à un autre, les épaisseurs font varier l’ombre et la lumière chacune à leur manière. Un ami peintre équatorien me racontait que dans sa forêt amazonienne, les habitants connaissaient et reconnaissaient chaque arbre, comme moi, urbain, j’identifie chaque quartier et chaque immeuble de Paris… Paris, ta forêt à toi, précisait-il.  Et du coup on ne s’ennuie pas du tout. La route n’est plus un trajet, elle devient une scène.

Tout cela est prometteur même si c’est parfois bien difficile d’aborder une nouvelle vie où le manque m’envahit très fort. La route a ceci de fascinant qu’elle évoque le quotidien que l’on trace quelle que soit la météo, celle du ciel ou celle du cœur.

Il y a cette présence de l’absence, inoubliable, mais il y aussi la présence permanente de tout ce qui se déroule et qui passe. Godard disait « On a tourné la page mais il reste le livre. »

Rassurez-vous : je ne réduirai pas la chronique à un journal de bord personnel. Je pense que pour l’initier de nouveau, il était préférable de partir sur une expérience vécue et très partagée par tant de personnes. Il existe de multiples façons d’allumer et rallumer l’enthousiasme en soi en toute situation. Ce que j’ai vécu est à la fois exceptionnel pour celui à qui ça arrive et si banal dans le quotidien de la société. Je suis bien conscient que ce qui paraît très violent pour moi en ce moment est peu de chose comparé à des détresses innommables telles que l’actualité nous les montrent. J’ai entendu des témoignages de rescapés de l’Ouragan Irma : la force exprimée par certains décidés à reconstruire leur vie est le plus bel enthousiasme imaginable. Mais cette amie récemment rencontrée qui profite d’un service civil pour s’engager dans une animation culturelle locale éclatait aussi d’enthousiasme… Ce sentiment extraordinaire, inclassable, tout-terrain !

[1] Voir liens en fin d’article

[2] « La Matière de l’absence » Seuil 2016. (1992 : Texaco, Prix Goncourt, Gallimard)

[3] La Ferme Auberge de Poumoué – Le Magny

Sylvie Pons, le second souffle d’une aquarelliste.

Apprendre à danser sous la pluie

A propos du livre « Le Fauteuil roulant malgré lui »

Mille Victoires (Sylvie Pons filmée par son fils Virgile)